NAISSANCE D'UN GENRE ? Le « film de sport »,...

NAISSANCE D’UN GENRE ? Le « film de sport »,...

Jean Durry nous a fait l’honneur d’écrire une Postface dans le livre de Julien et Gérard Camy, Sport & Cinéma.

NAISSANCE D’UN GENRE ?

Le « film de sport », nouvelle Vénus sortant de l’onde, a-t-il surgi ex nihilo le jeudi 13 mars 2014 à 19h30 ? Je crois bien que oui.

A quelques exceptions près, tels Gentleman Jim ou Les Chariots de feu, on le tenait pour négligeable, une production de second ordre, se heurtant toujours à la difficulté d’être crédible, tant l’intensité de l’action sportive jointe à la technique nécessaire pour shooter dans la lucarne, franchir la barre, s’imposer aux autres concurrents, rendait problématique tout essai de transposition à l’écran .
Mais ce soir-là, lorsqu’ont été lancées les « Rencontres Sport, Littérature et Cinéma » de Lyon, annoncées d’emblée comme un « nouveau rendez-vous annuel », ceux qui étaient présents dans la belle salle de l’Institut Lumière ont senti qu’ils vivaient un moment créateur.
D’un coup Thierry Frémaux, alliant son amour du cinéma, sa propre connaissance intime et passion du sport et son impact de délégué général du Festival de Cannes, réunissant Eddy Merckx, Stephen Frears, Éric Cantona, Luc Dardenne, et projetant dans les trois jours qui suivirent Jean-Jacques Annaud et Buster Keaton, transformait l’essai. Catalyseur, il donnait au genre « Film de sport » une cohérence, une force, une existence, jusque-là plus que discutées.
Qui mieux est, en y adjoignant avec le concours de Benoît Heimermann, un premier « Colloque Sport, Littérature et Cinéma » confrontant écrivains et journalistes, il rendait également hommage à Antoine Blondin, Dino Buzzati, Jack London, Norman Mailer.
En janvier 2015, le « 2e Festival Cinéma, Sport et Littérature » (Hugh Hudson, Jean-Claude Killy, Raymond Depardon photographe des jeux olympiques) affirmait si nécessaire qu’il ne s’était pas agi d’un « Coup de tête », mais bien de la mise en orbite d’un rendez-vous pérenne, au matériau renouvelable à merci, qu’il s’agisse de copies impeccablement restaurées comme d’alléchantes projections en avant-première et de débats animés avec un public curieux et compétent.

UNE PIERRE À l’ÉDIFICE

Attention ! Il ne faut pas confondre Cami et Camy. Le premier fut autrefois un humoriste cocasse, répandant à travers la presse ses loufoques « pièces camiques », truffées des plus mauvais jeux de mots possibles et pourtant très drôles . Gérard et Julien Camy, père et fils, sont ici les auteurs d’un Opus solide, résultant d’un impressionnant travail en profondeur.
Il manquait, il vient à son heure, dans l’heureux élan né déjà en contrepoint du Festival . En France, en effet, nul encore si ce n’est ça et là, dans de rares articles, chapitres ou études traitant d’une discipline précise , ne s’était attaqué au sujet dans son ensemble, et nul éditeur ne s’était risqué à semblable publication . Le vide est désormais comblé.

DES CHOIX DÉLIBÉRÉS ET ASSUMÉS

« Devant des milliers d’œuvres sur le sport et es séquences sportives dans les films nous avons fait le choix (…) du long métrage de fiction ; »

Peut-on imaginer et souhaiter, même s’ils s’en défendent, un Tome 2 nouveau chantier de Sisyphe proposé aux Camy, dévolu cette fois aux films documents, le cinéma français pouvant y servir d’étalon à compter du Taris, champion de natation (1931) de Jean Vigo et du Mile (1932), hommage de Jean Lods à une course-record de « Julot » Ladoumègue à l’aérienne foulée, soutenu par les encouragements du public du stade Jean Bouin et la musique sidérale des Ondes Martenot.

Toujours est-il que dans leur « mot » liminaire, les auteurs, s’il en était besoin, justifient joliment le propos et l’angle d’attaque. Le sport et son authenticité pouvaient-ils donner matière à fiction ? Si nombre de scénarios se sont avérés d’une banalité stéréotypée, d’autres réalisateurs ont tranché sur cette médiocre grisaille. Et ce n’est pas un moindre mérite que d’avoir courageusement englobé dans le champ intrépidement exploré « chefs d’œuvre et nanars ».

Comment aborder ce foisonnement pour y voir clair ? Peut-être selon une chronologie générale décennie par décennie ; ce qui aurait conduit à traiter d’abord la veine comique, avec les Lutteurs au caleçon de Méliès exhumés par Henri Langlois lors d’une séance de la Cinémathèque, succession d’astucieux trucages, aplatissant ou étirant l’un des deux protagonistes, faisant s’échapper jusqu’au plafond celui qui semblait irrémédiablement « tombé » sur les deux épaules. Le comédien André Deed alias Boireau en lice devant de turbulents spectateurs, Onésime champion de boxe, Max Linder puis les grands comiques anglo-américains, Charlie Chaplin évidemment, Harold Lloyd, Keaton, Harry Langdon avec Tram, Tramp, Tramp (Plein les bottes), The Strong Man (L’Athlète incomplet) de Frank Capra, William Claude Dukefield alias W. C. Fields.

Mais c’eut été s’engager en un cheminement impossible, générateur d’incessantes redites et d’une confusion cacophonique. En plus simple et raisonnable logique, le parti retenu a été celui d’une présentation par discipline sportive, pas moins d’une soixantaine ! des plus fameuses aux plus inattendues (babyfoot et « sports inventés » compris).

DIALOGUES ET DISCUSSIONS

Un regard « exhaustif » était-il de l’ordre du possible ? Quelle somme, en tout état de cause, d’investigations, de visionnages et de classements, représentent ces quelques 450 pages. On ne peut qu’en saluer et remercier les artisans, qui ont fait singulièrement avancer le schmilblick. Loin de se vouloir intouchables, monolithiques et impérieux, Julien et Gérard Camy affirment le caractère « personnel » et subjectif de leur démarche. Loin de se borner à une énumération cumulative et fastidieuse, ils racontent, à leur manière « documentée et ludique » à la fois ; et ont l’intelligence de donner en prise directe la parole aux cinéastes et aux sportifs fameux.

Peu importent alors leurs répartitions en « films incontournables » et « films essentiels », non plus que les divergences d’appréciation de chacun. Naissent ainsi les joies rebondissantes du dialogue et de la discussion. De même qu’en 1988 lorsque la Fédération Internationale du Cinéma et de la Vidéo sportifs s’était amusée à proposer une liste des « meilleurs films de sport de tous les temps » : en tête, Les Chariots de feu, puis The Set up (Nous avons gagné ce soir) de Robert Wise (futur réalisateur, on le sait, de West Side Story ; puis Olympiada 40 du Polonais Andrzej Kotkowski qui avait vu le films bouleversant (1980), dans un camp aux terribles tâches les prisonniers pour sauver leur dignité décidaient d’organiser et mener à terme, coûte que coûte leurs propres Jeux Olympiques.
« Sport & Cinéma « . De ce livre, voulu comme celui du plaisir des découvertes et des surprises, celui du partage d’une double passion « à la croisée des deux plus grands divertissements populaires », je sais déjà qu’il fera référence. « Sur l’écran noir de nos nuits blanches » aurait dit Claude Nougaro. Tout en étant haut en couleurs et saveurs.

Merci.


Jean Durry
Historien du sport et de l’olympisme
Fondateur du Musée national du sport
Directeur du Festival international CIDALC du Film Sportif (1980-1986)